Le combat de Voltaire pour le droit - Pr Alfred Börckel

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Le combat de Voltaire pour le droit

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Professeur Alfred Börckel

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Les malheurs qui peuvent survenir lorsque les juges sont influencés par la haine et les préjugés de leurs compatriotes nous sont révélés par le combat que Voltaire mena contre la justice française au XVIIIᵉ siècle.

En effet, de même que Zola, le grand peintre des mœurs parisiennes, lança, il y a encore quarante ans, son accusation dans l’affaire Dreyfus, le «patriarche de Ferney» avait déjà, deux générations auparavant, jeté aux détenteurs aveuglés du pouvoir un «J’accuse» indigné, les contraignant à examiner son accusation au nom de l’humanité offensée. Et, avec une persévérance admirable, Voltaire surmonta alors tous les obstacles incroyables que le fanatisme de son époque dressait devant lui, contribuant, dans la mesure où cela était encore possible, à assurer finalement le triomphe de la justice.

Quel que soit le nombre des côtés sombres que présente le portrait moral du célèbre écrivain — son avidité, sa vanité et sa frivolité —, ils lui sont pardonnés en considération de son engagement désintéressé et inébranlable en faveur des innocents persécutés. Cet engagement rend encore la postérité redevable envers lui d’une gratitude sans limites et lui a valu, comme le dit Goethe, d’être devenu «vénérable».

Il s’agit ici, outre de nombreuses erreurs judiciaires de moindre importance, dont l’ami de Frédéric le Grand poursuivit sans relâche l’élucidation jusqu’à la fin de sa vie, principalement de l’assassinat judiciaire de Calas, ainsi que des affaires Sirven, de la Barre et d’Étallonde.

La première de ces victimes du fanatisme religieux, Jean Calas, né à Lacaparede, près de Chartres, était un protestant huguenot. Il avait embrassé la profession de commerçant et s’était établi à Toulouse, l’ancienne capitale des Albigeois. Il y vivait tranquillement et sans reproche avec sa famille, jusqu’au jour où l’un de ses fils cadets trouva son frère aîné pendu dans le magasin.

Le père, appelé aussitôt, envoya chercher le chirurgien pour qu’il lui porte secours, mais lui dissimula les circonstances réelles du drame, afin de ne pas exposer l’honneur de la famille. Cependant, à peine le chirurgien eut-il aperçu les traces de la corde au cou du suicidé qu’il s’écria:
- «Cet homme a été étranglé!».
Et, comme une traînée de poudre, cette affirmation se répandit dans la ville. Bientôt, la populace se rassembla autour de la maison. Le maire arriva avec des hommes de police, fit examiner le cadavre et fit arrêter toute la famille Calas.

Certes, le défunt, Marc-Antoine, avait auparavant vécu en mésentente avec son père et s’était montré d’un tempérament mélancolique et renfermé. Mais les reproches de son père ne portaient pas sur le fait qu’il voulait se convertir au catholicisme — un frère cadet qui s’était converti et une servante catholique qui l’y avait incité vivaient eux aussi, sans être inquiétés, au sein de la famille —: ils concernaient son caractère débauché.

La voix populaire, pourtant gagnée par le fanatisme, désigna néanmoins comme meurtrier ce père âgé de soixante-huit ans, auquel manquaient déjà les capacités physiques nécessaires pour commettre un tel acte. À cette époque, on croyait encore largement que les huguenots cherchaient à tuer tous ceux qui les avaient abandonnés.

Le présumé suicidé fut donc considéré comme un martyr de sa foi et porté solennellement à l’église par la confrérie des pénitents blancs, afin qu’y soient célébrées les funérailles religieuses, tandis qu’un tribunal composé de treize juges se réunissait pour juger le malheureux père.
En vain Jean Calas protesta-t-il de son innocence. La servante catholique témoigna contre lui et, intimidé par les émeutes populaires, le parlement de Toulouse le déclara coupable de meurtre à la majorité des voix. Il le condamna à la roue, en commençant par le bas du corps, après qu’il aurait préalablement subi la torture.

L’exécution eut lieu, bien que le condamné eût juré jusqu’au dernier instant qu’il était innocent. Quant aux autres membres de la famille inculpés avec lui, la veuve et ses deux filles furent enfermées provisoirement dans un couvent pour y faire pénitence; le plus jeune fils du supplicié, qui avait été le premier à découvrir son frère pendu, fut conduit hors de la ville par le bourreau; et les biens des Calas furent confisqués.

Voltaire apprit d’abord cette tragédie épouvantable par des voyageurs venus du Midi de la France, puis par le plus jeune Calas lui-même.

Au début, il doutait encore qu’il s’agît d’une erreur judiciaire criminelle et, de manière générale, il n’avait guère de sympathie pour les huguenots. Ce n’est que progressivement qu’il acquit la conviction de l’innocence du supplicié, conviction que vint encore renforcer le serment de la veuve.

Dès lors, Voltaire déploya une activité véritablement fébrile en faveur de la famille survivante. Il écrivit notamment une quantité considérable de lettres à des personnalités influentes, rassembla au prix d’efforts indicibles les éléments de preuve, recruta les meilleurs avocats de Paris pour défendre cette cause et veilla simultanément à ce que la famille, réduite à la mendicité, reçoive une aide matérielle.

En vain de hauts protecteurs tentèrent-ils de le détourner de toute démarche supplémentaire. Afin d’attirer l’attention générale sur l’affaire, il publia son célèbre "Traité sur la tolérance" à l’occasion de la mort de Jean Calas, ainsi que d’autres mémoires consacrés à cette affaire.

Il poursuivit son objectif avec un zèle si ardent et si sacré que, comme il l’affirma plus tard, durant les trois années qu’il consacra à cette cause, aucun sourire ne lui vint aux lèvres sans qu’il se le reprochât comme un crime.

Enfin, Voltaire atteignit son but: la révision de l’ensemble du procès. Cela se produisit malgré le refus du parlement de Toulouse de communiquer les pièces du dossier et alors même que la veuve Calas avait été placée en détention provisoire à Paris.

Le 9 mars 1765, jour anniversaire — trois ans auparavant — de la mort de Jean Calas sous la torture, le Conseil d’État, convoqué à Paris par le roi en qualité de juridiction suprême, déclara à l’unanimité nul et non avenu le jugement du parlement de Toulouse et reconnut l’innocence du supplicié ainsi que celle de son fils.

Peu après, le roi accorda aux survivants une indemnité de 36 000 francs pour les pertes qu’ils avaient subies.

À cette occasion, d’Alembert écrivit à Voltaire:
«Si les Calas ont gagné leur procès d’une manière aussi complète, c’est à vous qu’ils le doivent. Vous seul avez mobilisé toute la France et toute l’Europe en leur faveur.».
Alors que, durant l’hiver 1761-1762, la famille Calas attendait encore d’être libérée de son injuste détention, une affaire tout à fait semblable à la sienne souleva les esprits.

Dans une petite propriété de Castres vivait le calviniste Sirven avec sa femme et ses trois filles. Un jour, la plus jeune de celles-ci fut présentée à l’évêque de Castres. Lorsqu’il apprit qu’elle était protestante, il ordonna qu’elle fût placée dans un couvent.

Comme les tentatives pour la persuader de revenir au sein de l’Église catholique demeurèrent infructueuses, on eut recours au fouet. Les mauvais traitements furent tels que la jeune fille sombra dans un état de dérangement mental et finit par se noyer dans un puits, en plein champ.

Là encore, ce fut l’«opinion publique» qui emporta la décision. De même que, dans l’affaire Calas, le père aurait, avec l’aide de sa famille, pendu son fils, de même le père Sirven aurait, en accord avec les siens, noyé sa fille parce qu’elle était sur le point de se convertir au catholicisme.

Ici encore, la populace voulut prendre d’assaut la maison. Ce ne fut qu’au prix d’une fuite nocturne que le père put échapper à ses poursuivants avec ses enfants; au cours de cette fuite, Mme Sirven mourut des suites de l’agitation et de l’émotion.

La famille trouva refuge en Suisse. Entre-temps, à Castres, les parents avaient été condamnés à mort et les filles à l’exil, tandis que les biens des absents étaient confisqués. Ces derniers trouvèrent alors à Ferney un asile et en Voltaire un puissant défenseur.

Une fois encore, Voltaire mit tout en œuvre. Bien que les preuves fussent cette fois encore plus difficiles à réunir que dans l’affaire Calas, ses efforts infatigables lui permirent néanmoins d’obtenir la réouverture du procès et l’annulation du jugement injuste.

Sirven fut acquitté en appel par le tribunal de Toulouse et reçut, après déduction de la moitié des frais de justice, une indemnité convenable.

Parmi les lettres par lesquelles Voltaire intervint en faveur des Sirven, il en est deux qui font particulièrement honneur tant à leur auteur qu’à leur destinataire. Toutes deux sont adressées à la «grande landgrave» Caroline de Hesse-Hombourg, prédécesseuse de la noble grande-duchesse Alice de Hesse, à laquelle David Friedrich Strauss devait, cent ans plus tard, consacrer et dédier ses brillantes conférences sur Voltaire.

La première lettre est datée de Ferney, le 22 juillet 1766, et se lit ainsi:
«Madame,

M. Grimm, qui est attaché à Votre Altesse, vient au secours de ma timidité. Il m’informe que je puis m’adresser à vous sans crainte et solliciter votre intervention en faveur d’une famille aussi malheureuse que celle des Calas.

Je sais, Madame, que vous protégez la raison contre la tyrannie de la superstition. Le fanatisme déshonore encore la nation française; l’Allemagne doit l’instruire par la parole et par l’exemple.

Votre Altesse a déjà donné l’exemple de la compassion et de la générosité; les Calas célèbrent vos bienfaits et les hommes éclairés vous applaudissent. Ceux qui aideront à défendre les Sirven auront le plus grand honneur; si ceux-ci peuvent placer votre nom, si hautement vénéré, en tête de ceux qui raniment leur zèle, ce nom nous sera plus précieux que le plus grand des dons.

Nous vous demandons de limiter votre générosité; mais si Votre Altesse pouvait se décider à me faire parvenir un témoignage de sa bonté et de sa bienveillance, cette famille cesserait d’être malheureuse.

Plus le fanatisme s’acharne contre la nature humaine, plus celle-ci sera défendue par votre belle âme. La superstition exerce ses tourments et vous exercez vos bienfaits: c’est le combat des Grâces contre les monstres.».

La princesse, généreuse et magnanime, répondit à cette demande par les lignes suivantes:

«Monsieur,

Je n’aurais jamais pensé qu’un simple témoignage de compassion et d’humanité pût parvenir jusqu’à vous, et encore moins qu’il pût mériter vos éloges.

Vous êtes fait, Monsieur, pour encourager la vertu et faire triompher l’innocence. Les Calas vous doivent leur gloire; les Sirven vous la devront à leur tour.

Je voudrais montrer à ces derniers combien leur sort m’intéresse. Une famille persécutée injustement est, à mes yeux, un objet tout à fait digne de sollicitude. Je ne puis certes lui offrir un secours proportionné à sa détresse ni à ma bonne volonté; néanmoins, j’ose joindre à cette lettre dix louis d’or, et je vous conjure de la persuader de les accepter.

Je mesure pleinement la valeur de la lettre par laquelle vous m’avez fait l’honneur de vous adresser à moi, et je suis profondément touchée de la part que vous m’y avez accordée. Si j’ai mérité cette attention, c’est par ma haine du fanatisme et de la tyrannie de la superstition.

Vos écrits ont renforcé mes convictions à cet égard ; elles sont inaltérables, tout comme les sentiments de respect et d’admiration que je vous porte.».
Voltaire lui répondit alors:
« Madame,

Permettez-moi de déposer à vos pieds les remerciements les plus profonds de la famille Sirven et les miens propres.

Les derniers mots de la lettre dont vous m’avez honoré ont apporté du réconfort à ma vieillesse et réchauffé les restes déclinants de mon âme.

Vous abhorrez la tyrannie et la superstition; inculquez ces nobles sentiments à tous ceux sur lesquels peuvent agir une parole de votre bouche et un regard de vos yeux.

Vous possédez la puissance de la beauté et de la philosophie. Ah! Puissé-je avoir la faveur de venir auprès de vous avant d’achever ma vie, de vous exprimer ma vénération, de vous voir, de vous entendre et de bénir le ciel et la nature qui ont créé des êtres tels que vous pour protéger le monde contre les monstres qui affligent la terre.».
Si Voltaire avait réussi, dans les deux affaires précédemment évoquées, à obtenir la révision des procès et l’acquittement ultérieur des innocents condamnés, il s’efforça en vain d’obtenir un résultat semblable dans une troisième affaire judiciaire, plus épouvantable encore.

Deux jeunes gens âgés de dix-sept et dix-huit ans, l’un, de La Barre, fils d’un officier, l’autre, d’Étallonde, fils d’un président d’Abbeville, en Picardie, étaient accusés d’avoir endommagé un crucifix public, de ne pas avoir retiré leur chapeau lors du passage d’une procession et d’avoir chanté des chansons profanes.

L’accusation principale, celle d’avoir endommagé le crucifix, ne put être établie. Cependant, pour les deux autres infractions, le tribunal condamna les jeunes gens à mort, sur la foi de témoignages achetés et à une majorité de trois voix seulement, en ordonnant une exécution d’une cruauté particulière.

On devait arracher la langue de d’Étallonde, lui couper la main droite, puis brûler vif, sur la place du marché, ce malheureux ainsi mutilé. Quant à de La Barre, il devait d’abord subir la torture, puis être décapité et également brûlé.

D’Étallonde parvint à s’enfuir en Allemagne, mais de La Barre fut exécuté le 1ᵉʳ juillet (?) 1766, après avoir supporté la torture avec un courage stoïque.

Ses dernières paroles furent:

- «Je ne pensais pas qu’on tuerait un jeune gentilhomme pour une affaire aussi insignifiante.».

Voltaire fut bouleversé au plus haut point par cette atrocité. Car, tandis que, dans les affaires Calas et Sirven, il s’agissait, même si c’était à tort, de crimes passibles de mort, l'on ne se trouvait ici qu’en présence d’un acte de légèreté et d’exubérance juvéniles, que Voltaire désapprouvait certes entièrement, mais qui aurait été suffisamment expié par une correction et, dans le pire des cas, par une peine d’emprisonnement.

Ce n’était donc pas tant la condamnation elle-même que la peine inhumaine, sans aucun rapport avec la faute commise, qui soulevait Voltaire de colère. Et cette peine avait été prononcée par des partisans de la doctrine chrétienne, dont le Fondateur avait pourtant prié sur la croix pour ses bourreaux:
- «Pardonne-leur, Père, car ils ne savent pas ce qu’ils font.».
Voltaire écrivit alors à d’Alembert:
- «[…] Comment des êtres pensants peuvent-ils demeurer dans un pays de singes, qui deviennent si souvent des tigres! Quant à moi, j’ai honte d’habiter ne serait-ce qu’à la frontière.

Non, le temps des plaisanteries est désormais passé; les bons mots ne conviennent pas aux massacres. Quoi! À Abbeville, des Busiris revêtus de la robe des juges ont condamné à mort de jeunes garçons de seize ans à peine; leur sentence est confirmée et la nation le tolère? On en parle à peine un instant, puis l’on se rend à l’opéra-comique.

C’est sans doute une honte que, à mon âge, je ressente encore les choses avec tant de vivacité. Je pleure sur le sort de ces jeunes gens à qui l’on arrache la langue, tandis que vous, mon ami, vous vous servez de la vôtre pour dire des choses du plus grand charme.

Vous digérez donc bien, mon cher philosophe, tandis que moi, je ne digère pas. Vous êtes encore jeune et je suis un vieillard malade; excusez ma tristesse.».
Puisqu’il n’était pas parvenu à sauver de La Barre, l’un des deux condamnés d’Abbeville, Voltaire prit d’autant plus chaleureusement sous sa protection d’Étallonde, qui s’était enfui. Il lui fit obtenir une place dans l’armée prussienne, où celui-ci servit sous le nom de Morival, d’abord comme enseigne, puis comme lieutenant et, à partir de 1775, comme capitaine dans le corps du génie.

Durant cette période, Voltaire sollicita auprès du roi un congé prolongé pour son protégé et le garda auprès de lui pendant un an et demi à Ferney, afin d’œuvrer conjointement, à partir de là, à l’annulation de la condamnation à mort prononcée contre d’Étallonde-Morival.

Cependant, malgré l’intervention de l’ambassadeur de Prusse à Versailles, malgré l’éloquence de l’avocat Beaumont et diverses autres tentatives, il fut cette fois impossible d’obtenir la révision du jugement devenu ancien, ni auprès du Conseil d’État ni auprès du parlement de Paris.

Frédéric le Grand lui-même avait douté que ces efforts aboutissent.
«Néanmoins, cette entreprise, écrivit-il à Voltaire, vous fera honneur, et la postérité dira qu’un philosophe, retiré dans sa solitude, a élevé la voix contre l’injustice de son siècle, qu’il a fait briller la vérité au pied du trône et contraint les puissants de la Terre à supprimer les abus.

Continuez à protéger les veuves et les orphelins, à relever de la poussière l’innocence opprimée et la nature humaine foulée aux pieds par un pouvoir arrogant. Soyez assuré que personne ne vous souhaite davantage de bonheur dans cette tâche que le philosophe de Sans-Souci.»
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Et lorsque Voltaire se présenta une nouvelle fois à son ami royal comme le «vieux malade du Jura», Frédéric rendit hommage au philosophe âgé de soixante-dix-sept ans en lui adressant les vers suivants:
«Quel feu, quel charme sont encore à ta disposition!
Ton ciel du soir l’emporte sur les rougeurs de l’aurore. Lorsque la vieillesse recouvre notre fleuve de la vie,
La vivacité, la grâce et l’esprit nous abandonnent;
Mais Ta voix n’a rien perdu de sa douceur.
Vieillard, Tu restes un jeune homme,
Pour la honte et le dépit des insensés.».
Les abus auxquels le «philosophe de Sans-Souci» faisait allusion dans sa lettre au «patriarche de Ferney» étaient pourtant encore nombreux dans l’administration judiciaire française, devenue archaïque à cette époque.

Ainsi, la torture était encore pratiquée partout; les jugements n’étaient pas motivés; la procédure d’établissement des preuves était extrêmement déficiente; il n’existait ni voie de recours organisée ni législation uniforme pour l’ensemble du pays; le formalisme atteignait des proportions incroyables; et le plus grand des abus demeurait l’achat des charges judiciaires.

En France, des condamnations à mort pouvaient même être exécutées sans que les pièces du procès eussent été soumises au monarque et à son Conseil suprême.

Contre toutes ces pratiques abusives — auxquelles s’ajoutaient des peines d’une sévérité disproportionnée par rapport aux infractions, telles que l’amputation des mains, l’arrachement de la langue, l’emploi de tenailles rougies au feu, le supplice de la roue, etc. —, Voltaire s’éleva avec vigueur. Il réclama l’abolition de la torture judiciaire, la limitation de la peine de mort et une administration de la justice plus simple et plus uniforme.

Lorsque le marquis Beccaria publia, en 1764, son ouvrage sur les délits et les peines, Voltaire reconnut en son auteur un homme partageant ses convictions. Il donna à l’un de ses écrits sur l’exécution de de La Barre la forme d’une lettre adressée à Beccaria, rédigea un commentaire sur l’ouvrage de celui-ci et composa également son Prix de la justice et de l’humanité.

Et, tout comme il œuvrait pour la collectivité, il poursuivit avec constance ses efforts en faveur du bien de chaque individu. Il arracha encore de nombreuses victimes aux griffes de la justice française de torture du XVIIIᵉ siècle.

C’est ainsi qu’il obtint la grâce d’Espinas­se, un huguenot de la province du Languedoc condamné à vingt-trois ans de travaux forcés aux galères, ainsi que la restitution de ses biens confisqués.

C’est ainsi également qu’il sauva Mme Montbailli, à Saint-Omer, condamnée au bûcher pour avoir prétendument assassiné sa belle-mère. Son exécution avait été retardée en raison de sa grossesse.

Enfin, il réussit à réhabiliter la mémoire du général Lally, qui avait été exécuté en 1766 sur ordre du parlement de Paris, à la suite de ses revers militaires en Inde.

Ce succès fut en même temps le dernier triomphe de Voltaire. Quatre jours après l’arrivée de la nouvelle, la mort arracha la plume au vieillard de quatre-vingt-quatre ans, cette plume avec laquelle il avait blessé tant d’adversaires, mais aussi remporté tant de victoires en qualité d’avocat des condamnés et d’«apôtre de la tolérance».



Source: "Der Ruf" — Cahiers 1 et 2.


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